“Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir. Peu de choses lui manque pour crier : “Je suis libre…” Mais le petit homme ?
Au petit homme, il manque tout. Bien avant de courir, il a besoin d’être tiré de sa mère, lavé, couvert, nourri. Avant que d’être instruit des premiers pas, des premiers mots, il doit être gardé de risques mortels. Le peu qu’il a d’instinct est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il faut qu’il les reçoive, tout ordonnés, d’autrui.
Il est né. Sa volonté n’est pas née, ni son action proprement dite. Il n’a pas dit Je ni Moi, et il en est fort loin, qu’un cercle de rapides actions prévenantes s’est dessiné autour de lui. Le petit homme presque inerte, qui périrait s’il affrontait la nature brute, est reçu dans l’enceinte d’une autre nature empressée, clémente et humaine : il ne vit que parce qu’il en est le petit citoyen.
Son existence a commencé par cet afflux de services extérieurs gratuits. Son compte s’ouvre par des libéralités dont il a le profit sans avoir pu les mériter, ni même y aider par une prière, il n’en a rien pu demander ni désirer, ses besoins ne lui sont pas révélés encore. Des années passeront avant que la mémoire et la raison acquises viennent lui proposer aucun débit compensateur. Cependant, à la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère à son corps, qui ressemble à celui d’une petite bête, il attire et concentre les fatigues d’un groupe dont il dépend autant que de sa mère lorsqu’il était enfermé dans son sein.
Cette activité sociale a donc pour premier caractère de ne comporter aucun degré de réciprocité. Elle est de sens unique, elle provient d’un même terme. Quant au terme que l’enfant figure, il est muet, infans, et dénué de liberté comme de pouvoir ; le groupe auquel il participe est parfaitement pur de toute égalité : aucun pacte possible, rien qui ressemble à un contrat. Ces accords moraux veulent que l’on soit deux. Le moral de l’un n’existe pas encore.
On n’en saurait prendre acte en termes trop formels, ni assez admirer ce spectacle d’autorité pure, ce paysage de hiérarchie absolument net.
Ainsi, et non pas autrement, se configure au premier trait le rudiment de la société des hommes.
La nature de ce début est si lumineusement définie qu’il en résulte tout de suite cette grave conséquence, irrésistible, que personne ne s’est trompé autant que la philosophie des “immortels principes”, quand elle a décrit les commencements de la société humaine comme le fruit de conventions entre des gaillards tout formés, pleins de vie consciente et libre, agissant sur le pied d’une espèce d’égalité, quasi pairs sinon pairs, et quasi contractants, pour conclure tel ou tel abandon d’une partie de leurs “droits” dans le dessein exprès de garantir le respect des autres.
Les faits mettent en pièces et en poudre ces rêveries. La Liberté en est imaginaire, l’Egalité postiche. Les choses ne se passent pas ainsi, elles n’amorcent même rien qui y ressemble et, se présentant de tout autre manière, le type régulier de tout ce qui se développera par la suite est essentiellement contraire à ce type-là. Tout joue et va jouer, agit et agira, décide et décidera, procède et procédera par des actions d’autorité et d’inégalité, contredisant, à angle droit, la falote hypothèse libérale et démocratique.
Supposons qu’il n’en soit pas ainsi et que l’hypothèse égalitaire ait la moindre apparence. Imaginons, par impossible, le petit homme d’une heure ou d’un jour, accueilli, comme le voudrait la Doctrine, par le choeur de ses pairs, formé d’enfants d’une heure ou d’un jour. Que feront-ils autour de lui ? Quel service lui rendront-ils ? Il faut, il faut absolument, si l’on veut qu’il survive, que ce pygmée sans force [soit] environné de géants, dont la force soit employée pour lui, sans contrôle de lui, selon leur goût, selon leur coeur, en tout arbitraire, à la seule fin de l’empêcher de périr : Inégalité sans mesure et Nécessité sans réserve, ce sont les deux lois tutélaires dont il doit subir le génie, la puissance, pour son salut.
Ce n’est que moyennant cet Ordre (différencié comme tous les ordres) que le petit homme pourra réaliser ce type idéal du Progrès : la croissance de son corps et de son esprit. Il grandira par la vertu de ces inégalités nécessaires.
Le mode d’arrivée du petit homme, les êtres qui l’attendent et l’accueil qu’ils lui font situent l’avènement de la vie sociale fort en deça de l’éclosion du moindre acte de volonté. Les racines du phénomène touchent des profondeurs de Physique mystérieuse.
Seulement, et ce nouveau point importe plus peut-être que le premier, cette Physique archique et hiérarchique n’a rien de farouche. Bien au rebours ! Bénigne et douce, charitable et généreuse, elle n’atteste aucun esprit d’antagonisme entre ceux qu’elle met en rapport : s’il n’y a pas eu l’ombre d’un traité de paix, c’est d’abord qu’il n’y a pas trace de guerre, de lutte pour la vie, entre l’arrivant et les recevants : c’est une entraide pour la vie qu’offre la Nature au petit hôte nu, affamé, éploré, qui n’a même pas en bouche une obole qui lui paye sa bienvenue. La Nature ne s’occupe que de le secourir. Il est en larmes, elle le caresse et le berce, et elle s’efforce de le faire sourire.
Dans un monde où les multitudes dolentes élèvent à longs cris des revendications minima, que ceux qui les entendent ne manquent pas de qualifier de calamiteux maxima, – en ce monde où tout est supposé devoir surgir de la contradiction d’intérêts aveugles et de la bataille d’égoïsmes irréductibles, – voici quelque chose de tout autre et qu’on ne peut considérer comme hasard d’une rencontre ni accident d’une aventure ; voici la constance, la règle et la loi générale du premier jour : cette pluie de bienfaits sur le nouveau-né. Au mépris de tout équilibre juridique, on le fait manger sans qu’il ait travaillé ! On le force, oui, on le force à accepter sans qu’il ait donné ! Si les mères répondent qu’il faut bien faire vivre ce qu’on a fait naître, leur sentiment n’est point à classer entre les durs axiomes du Juste, il procède du souple décret d’une Grâce. Ou, si l’on tient absolument à parler justice, celle-ci se confond certainement avec l’Amour.”
(MAURRAS Charles, Mes idées politiques, Paris, Fayard, 1937, p.17-20).
Notre commentaire
Après ces paroles lumineuses du grand Charles sur la politique naturelle, on se rend compte à quel point le système démocratique dans lequel nous vivons est antinaturel au sens le plus essentiel du terme. Les fondements des régimes politiques en vogue dans tout l’Occident décadent, à savoir le “Léviathan” de Hobbes savemment soupoudré de “Contrat social” rousseauiste, sont ici démolis d’un trait de plume. Quelques lignes suffisent pour qui a les idées claires et surtout le courage de ses opinions ! D’ailleurs les démocrates les plus lucides sont bien conscients de cette caractéristique de la démocratie et il est de plus en plus fréquent en ces temps d’apostasie généralisée d’entendre notre “élite dirigeante” revendiquer elle-même haut et fort le caractère antinaturel des principes politiques qu’elle défend. La gloire des idéologues démocrates contemporains est effectivement d’affirmer que le système politique qui les nourrit – comme il nourrit les cochons dans la “ferme des animaux” de Goerges Orwell – est un grand progrès pour l’humanité tirée ainsi de son état de nature injuste au profit de la ”Justice” égalitaire. Première erreur, les cochons toujours insatisfaits ne comprennent pas que l’inégalité, si elle est frugale, est intrinsèquement protectrice, juste et généreuse. L’homme supérieur, au sens traditionnel du terme, ne profite pas de sa supériorité pour brimer l’inférieur, et s’il le fait, il n’est plus de facto un homme supérieur mais un porc. Bien entendu pour comprendre cela, il faut faire siennne une éthique supérieure, ce que les cochons ne peuvent faire, puisqu’ils sont des cochons. Deuxième erreur, plus funeste encore à nos yeux : ce que les cochons nomment “Justice” ou “Egalité” ne sont que des concepts abstraits tout entier créés par leur esprit limité. L’égalité n’existe ainsi que dans les textes de lois qui la fondent, elle n’existe que sur les murs de la ferme des animaux. Elle est d’ailleurs tellement irréelle que les cochons du roman orwellien ont savamment pris soin d’en modifier progressivement les articles en fonction des contingences liées à la gestion de la ferme : “Tous les animaux sont égaux”, c’est un article entendu, mais certains jouissent de davantage de privilèges que les autres…devinez lesquels !
Les philosophes du droit les plus honnêtes, c’est-à-dire ceux qui sont les moins orgueilleux, sont bien obligés de reconnaître que seuls des principes supérieurs à l’homme peuvent légitimer pleinement ce qui est juste de ce qui ne l’est pas dans la gestion de la Cité. Sans ces principes supérieurs, ces principes qui président pareillement à notre Nature telle que voulue par le Créateur, la “Justice” ne sera jamais qu’un concept abtrait, un mot vide de sens entièrement livré à la relativité du monde. La Justice telle que définie par le monde, par notre monde, n’existe pas ; au sens onthologique du terme, elle n’”EST” pas ! Oui, la conséquence de l’idéologie des Lumières poussée à son terme est que nous vivons désormais une époque terrifiante d’absence totale de vraie justice, nous vivons sous le règne de la justice du néant !